Don Quixote - Roberto González Echevarría, John Rutherford, Miguel de Cervantes Saavedra

Il vaut mieux gagner de quoi vivre en plaisant au plus grand nombre que gagner la gloire en ne plaisant qu'à quelques-uns.

Je vis en mourant, je brûle dans la glace, je tremble dans le feu, j'espère sans espoir, je reste quand je pars.

Une large et profonde rivière divisait en deux un vaste domaine. Sur cette rivière, on avait jeté un pont; au bout du pont, il y avait une potence et une salle où siégeaient en permanence quatre juges chargés d'appliquer la loi édictée par le propriétaire de la rivière, du pont et du domaine. Cette loi était ainsi conçue: "Quiconque traverse ce pont doit d'abord déclarer sous serment où il va, et pour quelle raison. S'il dit vrai, qu'on le laisse passer. S'il ment, qu'il soit pendu à cette potence, sans rémission." Bien qu'informés de cette loi rigoureuse, les gens n'en traversaient pas moins le pont; aussitôt qu'on reconnaissait qu'ils avaient dit vrai, on les laissait passer librement. Or, il s'est présenté le cas suivant: un homme, à qui on demandait de prêter serment, a juré qu'il traversait le pont pour aller se faire pendre à la potence qu'il y avait à l'autre bout, et pour rien d'autre. Les juges ont délibéré: "Si nous laissons cet homme passer librement, il aura menti sous serment, et la loi veut qu'il meure. Et si nous le pendons alors qu'il a juré qu'il passait le pont pour mourir sur la potence, puisqu'il aura dit la vérité la loi veut qu'il passe librement." [...]
Enfin Sancho se prononça:
- Il me paraît que tout ça peut se résumer en quelques mots: cet homme jure qu'il va mourir sur la potence et, s'il meurt pendu, il aura dit la vérité; donc, d'après la loi, il mérite d'être libre et de traverser le pont. Mais s'il n'est pas pendu, il aura menti, et, d'après cette même loi, il mérite qu'on le pende. [...]
- Eh bien, ce que j'en dis, c'est qu'on laisse passer la partie de cet homme qui a dit la vérité, et qu'on pende celle qui a menti.
- Mais, monsieur le gouverneur, il faudrait pour cela diviser cet homme en deux parties, la menteuse et la véridique. Et, si on le divise, il mourra forcément; et l'on n'aura pas observé le texte de la loi, à laquelle on doit expressément obéir.
- Écoutez, mon bon monsieur, ou je suis un imbécile, ou il y a autant de raisons de faire mourir cet homme-là que de le laisser vivre; parce que si la vérité le sauve, le mensonge le condamne. Puisqu'il en est ainsi, vous devriez dire à ces messieurs qui vous envoient que les raisons de condamner et d'absoudre, mises dans la balance, pèsent le même poids, et qu'ils doivent donc le laisser passer librement, car il vaut toujours mieux faire le bien que le mal.