Wild Swans: Three Daughters of China

Wild Swans: Three Daughters of China - Jung Chang Ma grand-mère avait eu les pieds bandés à l'âge de deux ans. Sa mère, qui avait jadis subit le même sort qu'elle, commença par les lui envelopper dans une pièce de tissu blanc de six mètres de long, en prenant bien soin de replier tous les orteils, mis à part le pouce, sous la plante. Après quoi, elle posa une grosse pierre dessus afin de faire pression sur la cambrure. La malheureuse hurla de douleur et supplia que l'on mît fin à son supplice. Il fallut lui introduire un mouchoir dans la bouche pour étouffer ses cris. Sous l'effet de la douleur, elle perdit connaissance à plusieurs reprises.

Lorsque les petits Chinois croisaient un Japonais dans la rue, ils devaient le saluer et s'écarter pour le laisser passer, même si l'individu en question était plus jeune qu'eux. Des enfants japonais les arrêtaient souvent au passage pour les gifler sans motif. A chaque rencontre, les écoliers devaient se prosterner devant leurs professeurs. Ma mère disait en plaisantant à ses amis qu'un enseignant japonais qui venait à passer s'apparentait à un tourbillon s'abattant sur un champ d'herbes!

Soudain ma mère aperçut son amie que des gardes japonais entraînaient vers un endroit situé juste devant elle. La fillette enchaînée pouvait à peine marcher. On l'avait torturée et son visage était tellement enflé que ma mère eut peine à la reconnaître. Très vite, les soldats brandirent leurs fusils et les pointèrent sur la gamine, qui paraissait vouloir dire quelque chose, quoique aucun son ne sortît de sa bouche. Il y eut une série de détonations et l'enfant s'effondra comme une masse dans la neige déjà éclaboussée de son sang.

En ouvrant la porte d'entrée, elle vit dans la rue un petit attroupement. Les cadavres d'une femme japonaise et de deux enfants gisaient sur la chaussée. Un fonctionnaire japonais s'était fait hara-kiri et l'on avait lynché sa famille.

La ville était envahie de mendiants proposant leur progéniture en échange de nourriture. Pendant des jours, à la porte de son école, ma mère vit une misérable femme émaciée, en haillons, affalée sur le sol gelé. A côté d'elle se tenait une gamine de dix ans, les traits figés par la tristesse. Dans le col de son vêtement à hauteur de la nuque, elle portait un écriteau sur lequel on avait inscrit d'une écriture maladroite: "Fille à vendre pour 10 kilos de riz."

Je ne me rendais guère compte que la famine faisait rage autour de moi. Un jour, sur le chemin de l'école, j'étais en train de manger une boulette à la vapeur lorsque quelqu'un se jeta sur moi et me l'arracha des mains. Comme je me remettais de ce choc, j'aperçus mon voleur, très maigre, pieds nus, en short, dévalant l'allée tout en dévorant ma boulette.

Dans de nombreuses régions, les paysans qui essayaient de cacher une partie de leurs réserves furent arrêtés, battus, torturés. Les responsables des communes qui hésitaient à prendre ces vivres aux paysans affamés perdaient leur emploi; certains furent maltraités physiquement. En conséquence, les hommes qui avaient eux-mêmes produit cette nourriture moururent par millions dans la Chine entière.

Il apparut bientôt que les parents de la fillette vendaient de la viande séchée; ils avaient enlevé et assassiné plusieurs bébés qu'ils avaient dépecés pour vendre leur chair, en prétendant qu'il s'agissait de lapin, à des prix exorbitants. Le couple monstrueux fut exécuté et l'on étouffa l'affaire, mais tout le monde savait que les meurtres d'enfants étaient relativement répandus à l'époque.

Un jour, un paysan fit irruption dans son bureau et se jeta à terre en hurlant qu'il avait commis un crime épouvantable et en le suppliant de lui pardonner. En définitive, il apparut qu'il avait tué son propre enfant pour le manger. La faim avait été une force incontrôlable qui l'avait poussé à brandir le couteau.

Beaucoup de Chinois s'imaginèrent alors, et pensent encore aujourd'hui, que la famine procédait de phénomènes climatiques.

Au début de 1962, à l'occasion d'une conférence réunissant 7 000 hauts responsables du parti, Mao déclara que la famine était due à 70 % à des causes naturelles, et à 30 % à des erreurs humaines.

A la suite de cet appel obscur, les gardes rouges de la Chine entière descendirent dans la rue, donnant libre cours à leur vandalisme, à leur ignorance et à leur fanatisme. Ils pillèrent les maisons particulières, cassant les meubles anciens, crevant toiles et calligraphies. Ils allumèrent des feux pour brûler les livres. Il ne resta bientôt plus rien de tous les trésors des collections privées. Un grand nombre d'écrivains et d'artistes mirent fin à leurs jours après avoir été cruellement battus et humiliés et après avoir vu leurs œuvres partir en fumée.

L'ordre de destruction lancé par Mao visait notamment les livres. Sous prétexte qu'ils n'avaient pas été écrits au cours des derniers mois et ne citaient donc pas Mao à chaque page, certains gardes rouges les qualifièrent "d'herbes empoisonnées". A l'exception des classiques marxistes et des œuvres de Staline, de Mao et de Lu Xun, on brûla les livres dans toute la Chine. Le pays perdit ainsi l'essentiel de son patrimoine écrit.

En rentrant à la maison ce soir-là, je trouvai mon père dans la cuisine. Il avait allumé un feu dans le grand évier en ciment et jetait ses livres dans les flammes, l'un après l'autre.

La morale de cette histoire: pour soumettre un peuple à sa loi, ce sont leur cœur et leur esprit qu'il faut conquérir, une stratégie à laquelle souscrivait Mao et les communistes.