SPOILER ALERT!

Hygiène de l'assassin

Hygiène de l'assassin - Amélie Nothomb - Vidange de tiroir, monsieur. Mes tiroirs sont tellement pleins que l'on pourrait éditer un nouveau roman de moi chaque année pendant la décennie qui suivra ma mort.
- C'est extraordinaire ! Quand avez-vous cessé d'écrire?
- A cinquante-neuf ans.
- Alors, tous vos romans sortis depuis vingt-quatre ans étaient des vidanges de tiroirs?
- Vous calculez bien.

- Au fond, personne n'a jamais su ce que vous avez fait pendant la guerre.
- Moi non plus.

-...C'est très bien : dans une carrière réussie, il faut un roman inachevé pour être crédible. Sinon, on vous prend pour un écrivain de troisième zone.

- Je vous l'ai dit, je suis devenu gourmet.
- A plein temps?
- Disons plutôt à plein régime.

- Alors, vous croyez que la mort est un anéantissement?
- Comment pourrait-on anéantir ce qui est déjà anéanti?
- C'est une réponse terrible, ça.
- Ce n'est pas une réponse.
- Je comprends.
- Je vous admire.

- Ainsi, vous établissez un lien entre votre physique et votre vocation?
- Ce n'est pas une vocation. Ça m'est venu quand j'ai constaté ma laideur.
- Quand l'avez-vous constatée?
- Très vite. J'ai toujours été laid.
- Mais vous n'êtes pas si laid.
- Vous êtes délicat, vous au moins.
- Enfin, vous êtes gros, mais pas laid.

- Un écrivain qui hait les métaphores, c'est aussi absurde qu'un banquier qui haïrait l'argent.

- Ah, je me souviens. Un garçon bien sympathique. Quand le reverrai-je?
- Jamais, rassurez-vous. Si cela peut vous faire plaisir, il est malade comme un chien aujourd'hui.
- Le pauvre garçon ! Que lui est-il arrivé?
- Trop de porto flip.

- Aimer la guerre ! Énorme ! Comment peut-on aimer la guerre? Quelle question ridicule et inutile ! Vous en connaissez, vous, des gens qui aiment la guerre? Pourquoi ne pas me demander si je mange du napalm au petit déjeuner, tant que vous y êtes?

- Ca, en revanche, je l'explique très facilement: c'est parce que personne ne me lit. Au fond, c'est peut-être là aussi l'explication de mon extraordinaire succès: si je suis célèbre, cher monsieur, c'est parce que personne ne me lit.
- Paradoxal.

- Si tragique il y a, il ne vient certainement pas de là. C'est un bienfait que de ne pas être lu. On peut tout se permettre.

- Les femmes, c'est de la sale viande. Parfois on dit d'une femme particulièrement laide qu'elle est un boudin: la vérité, c'est que toutes les femmes sont des boudins.

- Calmez-vous, j'essaie seulement de faire mon métier.
- Eh bien moi, j'essaie de faire le mien.
- Alors pour vous, un écrivain est une personne dont le métier consiste à ne pas répondre aux questions?
- Voilà.

- Je suis bien de cet avis. Alors, revenons à nos couilles. C'est l'organe le plus important de l'écrivain. Sans couilles, un écrivain met sa plume au service de la mauvaise foi. Pour vous donner un exemple, prenons un écrivain qui a une très bonne plume, fournissons-lui de quoi écrire. Avec de solides couilles, ça donnera Mort à crédit. Sans couilles, ça donnera La Nausée.

- Madame joue au bel esprit?
- Mademoiselle.
- Mademoiselle? Ça ne m'étonne pas, moche comme vous l'êtes.

- Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses, mademoiselle. Alors, vous êtes contente?
- Pas du tout. Vous avez entendu le ton de votre voix? Vous auriez employé le même ton pour me demander la marque de ma lingerie.
- Quelle est la marque de votre lingerie?
- Adieu, monsieur Tach.

- Je n'ai jamais rien eu à vous dire, mademoiselle. Quand on s'emmerde comme je m'emmerde depuis vingt-quatre ans, on n'a rien à dire aux gens.

- Dans votre idéologie, la femme est à la maison, avec un torchon et un balai, n'est-ce pas?
- Dans mon idéologie, la femme n'existe pas.

- Navrée, c'est la vérité. J'ai tout lu de vous.
- Sous la menace d'un revolver?

- Comme c'est étrange. Je pensais qu'il était assommant de lire sans comprendre.
- Et écrire sans comprendre, c'est ennuyeux?
- Vous suggérez que je ne comprends pas mes propres livres?

- Alors, évitez-moi de recommencer. Vous êtes assommante avec vos énumérations !
- Mais je n'en ai aucune idée. J'avais déjà oublié la moitié des titres que vous avez recensés.
- Vous oubliez vos œuvres?
- Naturellement. Vous verrez, quand vous aurez quatre-vingt-trois ans.

-...Il serait inexact de dire que ma cousine est morte sans souffrir ou sans s'en rendre compte, comme ceux qui meurent pendant leur sommeil: la vérité, c'est qu'elle est morte sans mourir, puisqu'elle n'était déjà plus vivante.

- Vous surveillez votre ligne, hein? J'en étais sûr. Vous ne vous trouvez pas assez maigre comme ça?

- Non, je suis un génie qui s'ignore.

- Parlez-moi d'un individu que vous avez connu en chair et en os, avec lequel vous avez vécu, parlé, etc.
- L'infirmière?

- Comment? Ce n'est pas encore fini?
- Certainement pas. Vous n'avez pas deux ans, et je tiens à raconter votre vie jusqu'à vos dix-huit ans.
- Ça promet.

- Cessez de vous interrompre continuellement, et racontez-moi mon enfance, j'en ai les larmes aux yeux.

- Et votre réputation posthume?
- Elle n'en sera que plus grandiose. J'imagine déjà les devantures des librairies: "Prétextat Tach, le prix Nobel assassin." Mes bouquins vont se vendre comme des petits pains. Ce sont mes éditeurs qui se frotteront les mains. Croyez-moi, cet assassinat est une excellente affaire pour tout le monde.

- Vous en connaissez beaucoup, vous, des écrivains qui, de leur vivant, publient des romans inachevés?

- Ne vous moquez pas de la religion, espèce de femelle sacrilège. Je suis né le 24 février, jour de la Saint-Prétextat; mon père et ma mère, en panne d'inspiration, se sont conformés à cette décision du calendrier.
- Ciel! Alors si vous étiez né un mardi gras, ils vous auraient appelé Mardi-Gras, ou Gras tout court?

-... une strangulation, ça n'a rien de lénifiant et de douloureux, au contraire, c'est tonique, c'est frais.
- Frais? Quel adjectif inattendu! Pourquoi pas vitaminé, tant que vous y êtes?
- Pourquoi pas, en effet? On se sent revitalisé, quand on a étranglé une personne aimée.