Calyre

Family Matters - Rohinton Mistry

Il tritura la verrue sous son oreille droite. "N'y a-t-il pas un proverbe qui dit que quand Dieu nous envoie des difficultés, il nous procure aussi la force et la sagesse pour les résoudre?"

Il dit que ce n'était pas la peine, qu'il voulait garder son balcon tel quel, la situation n'était que temporaire.
"Ca ne signifie rien, affirma Villie en le reconduisant à la porte.
Tout est temporaire, Yezadji. La vie elle-même est temporaire."

"Une seule page, observa tristement Suresh.
- Ne soit pas déçu, dit Vilas. Une lettre c'est comme un parfum.
Tu ne verses pas toute la bouteille. Une seule goutte réjouit les sens. Les mots, c'est pareil - quelques-uns suffisent."

Yezad soupira, et repoussa le toasteur. Roxana arriva, portant le faitout qu'elle posa sur la table. "Qu'est-ce qu'on mange? demanda Murad.
- Du ragoût de mouton." Elle lui servit des oignons, des pommes de terre et de la sauce.
"Où est le mouton? s'enquit Murad, en inspectant son assiette.
- Bonne question? dit Yezad. Probablement en train de paître en Irlande."

- Il te faut juste un peu de patience, mon ami. La patience est en toi, les roupies sont sans toi. Et tu es sans roupies." Il rit.
"Elle est bonne, non?
- Très drôle. En soi ou pas, les gens intelligents devraient savoir comment faire de l'argent quand ils en ont besoin.

Noughts and Crosses - Malorie Blackman

Je ne le voyais déjà presque pas. S'il devenait Premier ministre, je serais obligée de le regarder à la télé pour me rappeler à quoi il ressemblait.

- La télé dit la vérité, a affirmé Lola.
- La télé ment sans arrêt. Ils nous disent ce que nous voulons entendre.

- N'oublie pas une chose, Callum, quand tu flottes dans une bulle, la bulle finit toujours par éclater, et plus la bulle t'a emmené haut, plus la chute est douloureuse.

What a Carve Up! - Jonathan Coe

Association des Résidents de la Ferme Nuttall
La Volaille
Caquetis-les-Bassecour
Recoltshire
19 juillet 1960

Cher Mr Owens,

Permettez-moi de venir vous exprimer, de la part de tous nos amis résidents, la joie que nous avons éprouvée en apprenant votre décision d'être locataire de l'étable vide de Mr Nuttall.
Cette nouvelle a rempli d'allégresse toute la ferme. Certains animaux en ont même la chair de poule, et brûlent de promener leurs plumes dans votre nouvelle tanière. Les vaches sont au septième ciel. Quant aux chevaux, bien entendu, ils sont particulièrement heureux de vous voir v-hennir.
Il se peut que vous trouviez d'abord que quelques petits oiseaux ont tendance à être d'une humeur de buse et à faire les bécasse. Mais vous devez garder à l'esprit que la plupart de ces animaux, loin d'être aussi instruits que vous, sont restés bêtes comme des ânes. Bref, j'espère que vous ne serez pas chat-griné par leurs rat-yeux-riz.
N'hésitez pas à venir fouiner par ici chaque fois que vous en aurez envie, car mes épouses et moi-même sommes toujours heureux de recevoir des visites. Nous sommes fatigués de toujours percher au même endroit, et l'atmosphère commence vraiment à cocoter.
Très cordialement,
Bertrand Lecoq
(Maître Coquin)

- Un accident très regrettable, Monsieur. C'est entièrement de ma faute. Je l'ai emmené cet après-midi faire sa petite promenade, et alors, je ne sais pas comment ça s'est passé, j'ai perdu le contrôle de sa chaise roulante, elle a dévalé une pente, et elle est allée s'écraser. Elle s'est écrasé contre le poulailler.
- Mon Dieu... est-ce que... est-ce qu'il y a eu des blessures?
- Un poulet a été décapité, Monsieur?
[...]
- A propos, qu'aurons-nous à dîner?
- Du poulet, Monsieur, répondit Pyles sans se retourner.

Tandis que les autres continuaient de se débattre et de se lancer furieusement des hypothèses, la solution se révéla lentement à moi : le coupable, bien sûr, n'était autre que moi-même, le professeur Violet.
Dès que je m'en rendis compte, le jeu me parut intrinsèquement défectueux. Il me semblait absurde de pouvoir découvrir par simple élimination qu'on était soi-même l'assassin avant même de savoir où et comment on était censé avoir commis le crime. Il n'y avait sûrement aucune situation semblable dans la vie réelle.

Oh, comme ma vie aurait été différente si j'avais pénétré dans sa chambre au lieu de m'esquiver dans l'obscurité avec la rapidité muette d'un songe qui s'enfuit au réveil.

Ils y arrivèrent peu après minuit, et dormirent jusqu'à l'heure du déjeuner, où Lady Frances emprunta une voiture de Mark pour aller acheter des cigarettes au village le plus proche. Elle avait à peine parcouru quelques centaines de mètres que la voiture explosa et quitta en flammes la route pour s'écraser sur les versants rocailleux. Elle fût tuée sur le coup.
Mark fut désespéré de cette perte. La voiture était un coupé Morgan Plus 8 1962 bleu nuit, l'une des trois ou quatre existant au monde, et elle était irremplaçable.

- Oh, il y a une explication parfaitement simple, répondit celui-ci. Le meurtrier n'est ni entré ni sorti par la porte. Il y a un passage qui mène de la salle de billard à l'étage.
- De quoi diable parlez-vous, mon vieux? éclata Thomas.
- C'est pourtant vrai. Demandez à Tabitha : elle le sait. Elle le sait parce que Lawrence s'en servait pendant la guerre.
- Quelle ineptie! Thomas se tourna vers sa tante, qui avait écouté cette conversation avec des signes visibles d'amusement. "Vous avez entendu ça, tante Tabitha?
- Oh oui, oui, j'ai tout entendu.
- Et qu'en pensez-vous?
- Je pense que c'est le colonel Moutarde, dans la cuisine, avec le chandelier.

Roddy arriva avec des nouvelles plus précises.
"Je suis allé jeter un coup d’œil aux garages, dans l'idée qu'elle avait pu partir sans nous prévenir.
- Et alors?
- Alors, sa voiture est encore là, mais elle n'est plus d'aucun usage. Un énorme hêtre a été abattu par la foudre et il bloque complètement l'allée. Nous sommes tous coincés ici."
Michael se mit à rire. "Que vous imaginiez-vous?" fit-il. Lié à sa chaise, il n'était pas de la meilleure humeur. "Nous autres, les psychopathes, nous pensons à tout, voyez-vous", ajouta-t-il.

If Not Now, When? - Primo Levi, William Weaver

- Bien sûr, moi aussi je suis un "disparu". Un disparu, hein, pas un déserteur. Disparu depuis juillet 42, un des cent mille ou deux cent mille disparus : ce n'est pas une honte d'être un disparu, non? Et puis est-ce qu'on peut les compter, hein, les disparus? Si on pouvait, ce ne serait pas des disparus ; on compte les vivants et les morts ; les disparus ne sont ni vivants ni morts, et on ne peut pas les compter, c'est comme des fantômes.

- Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais que je ne le sais pas. Toi non plus tu ne sais pas ce que tu veux, mais tu crois le savoir.

- ...Celui qui fait un plan pour le lendemain, et qui le met à exécution, est très fort ; celui qui fait des plans pour la semaine prochaine est un fou. Ou bien un espion des Allemands.

- Moi, au contraire, dit Mendel, je crois que ça n'a pas beaucoup de sens de dire qu'un homme vaut plus qu'un autre. Une homme peut être plus fort qu'un autre, mais moins savant. Ou plus instruit mais moins courageux. Ou plus généreux mais aussi plus bête. Si bien que sa valeur dépend de ce qu'on attend de lui ; un type peut être très fort dans son métier, et ne plus rien valoir si on l'oblige à en faire un autre.

- Je vais te l'expliquer par un exemple, moi, ce que c'est que le Talmud. Écoute bien : deux ramoneurs tombent dans le conduit d'une cheminée ; l'un d'eux s'en rire tout couvert de suie, l'autre tout propre. Quel est celui des deux qui va aller se laver?
Soupçonnant un piège, Piotr regarda autour de lui comme pour chercher de l'aide. Puis il s'arma de courage, et répondit:
- Celui qui est couvert de suie.
- Erreur, dit Pavel. Celui qui est sale voit le visage de l'autre, qui est tout propre, et croit l'être aussi. Alors que celui qui est propre voit la suie sur le visage de l'autre, croit être sale et va se laver. Tu as compris?
- Oui, j'ai compris. C'est bien raisonné.
- Attends, l'exemple continue. Je vais te poser une deuxième question. Ces deux ramoneurs tombent une seconde fois dans la même cheminée, et une fois encore l'un est sale et pas l'autre. Quel est celui qui va se laver?
- Je t'ai dit que j'avais compris. C'est le ramoneur qui est propre qui va se laver.
- Erreur, dit Pavel, impitoyable. En se lavant après la première chute, celui qui était propre avait remarqué que l'eau de la cuvette ne devenait pas sale, tandis que celui qui était sale avait compris la raison pour laquelle celui qui était propre était allé se laver. Aussi, cette fois, c'est le ramoneur sale qui va se laver.
Piotr écoutait, bouche bée, mi-effrayé, mi-intrigué.
- Et maintenant la troisième question. Les deux ramoneurs tombent une troisième fois dans la cheminée. Quel est celui des deux qui va se laver?
- Dorénavant, je dirai que c'est celui qui est sale qui va se laver.
- Encore une erreur. Tu as déjà vu, toit, que deux types tombent dans la même cheminée, et que l'un soit propre et l'autre sale? Voilà, le Talmud, c'est un peu comme ça.

- Chez nous, il y avait un juif qui se soûlait.
- Ben, qu'est ce que ça a de bizarre? demanda un autre.
- Rien. J'ai pas dit que c'était quelque chose de bizarre, mais ce soir, c'est bizarre de raconter des choses qui ne sont pas bizarres, vu que tout le monde raconte des choses bizarres.

"On se bat pour avoir trois lignes dans les livres d'histoire".

Quel est le roi qui n'a pas de royaume? Quelle est l'eau qui n'est point sableuse? Qu'est-ce qui est plus rapide qu'une souris et plus haut qu'une maison? Et, enfin : qu'est-ce qui peut brûler sans flamme, et qu'est-ce qui peut pleurer sans larmes? Ces devinettes ne sont pas gratuites, elles ont une raison : elles sont le chemin détourné qu'emprunte le niais, le timide, pour se déclarer, et l'astucieuse jeune fille l'a compris.
- Nigaud, lui répond-elle d'une voix mélodieuse, le roi qui n'a pas de royaume est le roi du jeu de cartes, et l'eau qui n'a pas de sable est celle des larmes. Plus rapide qu'une souris, c'est le chat, et plus haut qu'une maison, c'est sa cheminée. Et l'amour peut brûler sans flamme et un cœur peut pleurer sans larmes.

- Le sang, dit Mendel, ne se paie pas avec le sang. Le sang se paie avec la justice. Celui qui a tiré sur la Noire est une bête humaine, et je ne veux pas devenir une bête. Si les Allemands ont tué par le gaz, devrons-nous aussi tuer tous les Allemands par le gaz? Si les Allemands tuaient dix hommes pour un et qu'on fasse comme eux, on deviendrait comme eux, et il n'y aurait plus jamais de paix.

"Mais on veut toujours quelque chose de plus : rien n'est jamais aussi beau qu'on l'espère, mais rien non plus n'est aussi affreux qu'on s'y attend", se disait Mendel.

Note:

Un recueil de pensées et de propos dû a des rabbins fameux, qui fut rédigé au IIè siècle et qui figure dans le Talmud. On y lit ceci (ch. I, 13) : Il (le rabbin Hillel) disait encore : "Si moi-même ne suis pas pour moi, qui sera pour moi? Et quand moi aussi je pense à moi, que suis-je? Et si ce n'est maintenant, quand alors?"

The Sense of an Ending - Julian Barnes

L'Histoire, ce ne sont pas les mensonges des vainqueurs, comme je l'ai trop facilement affirmé au vieux Joe Hunt autrefois ; je le sais maintenant. Ce sont plutôt les souvenirs des survivants, dont la plupart ne sont ni victorieux, ni vaincus.

Mais je dirais ça comme ça : elle ne voit que ce qui a changée, je ne vois que ce qui est resté pareil.

Deux autres choses qu'elle a dites au fil des années : qu'il y a des femmes qui ne sont pas mystérieuses du tout, mais seule l'inaptitude des hommes à les comprendre fait paraître telles.

Rappelez-vous les trois signes de la sagesse - ne rient voir de mal, ne rien entendre de mal, ne rien dire de mal.

Il me semble que cela peut être des différences entre la jeunesse et la vieillesse : quand on est jeune, on invente différents avenirs pour soi-même; quand on est vieux, on invente différents passé pour les autres.

Plus on apprend, moins on craint. "Apprend" non dans le sens scolaire du terme, mais dans le sens d'une compréhension pratique de l'existence.

J'ai parfois tenté d'imaginer le désespoir qui mène au suicide, cette nuit de l’âme dans laquelle seule la mort apparaît comme un point de lumière: autrement dit, le contraire de la condition normale de l'existence.

Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n'est pas notre vie, mais seulement l'histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie. Racontée aux autres, mais - surtout - à nous-même.

The House of Mirth - Edith Wharton

La lumière que Mrs. Fisher projetait sur la situation était comme une matinée d'hiver limpide, mais morne. Elle dessinait les faits avec une froide précision que ne modifiaient ni ombre ni couleur, comme réfractée par une clôture de murs nus: Mrs. Fisher avait ouvert les fenêtres par lesquelles aucun ciel n'était jamais visible.

Because of Winn-Dixie - Kate DiCamillo

- Tu ne peux pas t'accrocher à ce qui veut partir, tu comprends, ma douce? Tu ne peux aimer que ce que tu as sous la main, tant que tu l'as sous la main.

Five Little Pigs - Agatha Christie

- Nous allons seulement, expliqua-t-il, discuter des faits qui se sont passés il y a très longtemps. Les discuter et, peut-être, préciser leur sens. Quant aux esprits, ils ne se matérialiseront pas, mais qui oserait dire qu'ils ne sont pas ici, bien que nous ne puissions les voir?

The Kite Runner - Khaled Hosseini

- Lorsqu'on tue un homme, on vole une vie. On vole le droit de sa femme à un mari, on prive ses enfants de leur père. Lorsqu'on raconte un mensonge, on dépossède quelqu'un de son droit à la vérité. Lorsqu'on triche, on dérobe le droit d'un autre à l'équité. Tu comprends?

"C'est dur à admettre, avait-il ajouté, mais il vaut mieux être blessé par la vérité que réconforté par un mensonge."

Hassan a accusé le choc - perdre ce que l'on a connu est plus dur que d'en avoir toujours été privé.

"Rahim, un gamin qui se laisse marcher sur les pieds devient un homme incapable d'affronter la moindre épreuve."

 

"La vie ne vous accorde un bonheur aussi intense que lorsqu'elle s'apprête à vous retirer quelque chose."

J'écris aux hommes de demain - Martin Gray

Capables de haïr et de frapper et désirant aimer, donner ; pourtant et défendant la vie et accumulant les moyens de tuer et poussés, quelquefois, à nous tuer nous-mêmes, tant nous étions déchirés entre le meilleur et le pire, entre l'espoir et la désespérance.

On a dit, peut-être Confucius, que l'expérience est une lanterne que l'on porte accrochée dans son dos et qui n'éclaire que le chemin parcouru et jamais la route à venir.

Peut-être vivrez-vous dans un temps où l'on saura reconnaître que la vie sous toutes ses formes est un miracle qu'il faut protéger.

 

Plus tard j'ai rencontré Pierre-Joseph. Il bougonnait.
- Vous alors, vous êtes violent, disait-il. Vous n'aimez pas la chasse, c'est votre droit. Mais si j'avais eu le fusil chargé vous auriez pu me blesser.
Comment lui expliquer que tuer un sanglier, un oiseau, est un acte meurtrier qui habitue à exercer le droit d'interrompre la vie?

J'ai davantage souffert et une cicatrice profonde vaut mille ans d'études, une blessure est un pas vers la sagesse si l'on sait pourquoi on l'a reçue et ce qu'il a fallu pour la guérir.

 

Car tout en notre temps se tient. Ici des plats de viande rouge. Pour se les procurer il faut consacrer des milliers d'hectares aux pâturages. Et les cultures régressent et des peuples meurent de faim.
Et qui dira l'effet sur chaque individu de cette participation au banquet de la chair? Et croyez-vous qu'une civilisation puisse être pacifique quand elle torture, abat des millions d'animaux, victimes sans défense livrées à des bourreaux?
Osons regarder dans l'arrière-salle de nos restaurants ces hommes qui gavent, qui enferment, qui dopent et qui égorgent. Osons imaginer, quand on pose devant vous le plat, l'animal joyeux qu'il a fallu abattre.
Pas d'hypocrisie!
Hommes du premier monde, sachez que votre nourriture naît du crime et du massacre.

 

Biologiquement, économiquement, moralement: rien, sinon des habitudes d'avant ce qui doit être l'homme justifient ces comportements et cette passion pour la chair. Or je dis que nous resterons des hommes de la violence et de la guerre tant que ne sera pas réformée cette coutume barbare de la consommation d'animaux morts, de l'élevage concentrationnaire et artificiel de millions d'êtres vivants en vue de notre festin carnivore.

Et pire: souvent nous avons fait disparaître des espèces entières. Et parmi celles qui existent encore au moment où je vous écris, Hommes de demain, qui peut dire qu'elles subsisteront, que vous les connaîtrez? Que sont devenus les derniers grands mammifères marins que l'on chasse et que l'on tue et qui s'en vont parfois mourir collectivement, se jetant par dizaines sur les plages comme si la volonté de vivre dans le monde que nous leur faisons les avait abandonnés?

 

Ils ne comprenaient pas qu'atteindre ou mutiler la vie était en fait blesser chaque être vivant, quelle que soit sa forme.

Une plaie pour être soignée doit d'abord être ouverte.

...par le hasard, qui a toujours un sens.

Hommes de demain, j'ai appris qu'il suffit parfois d'un mot dit pour sauver et d'un mot tu pour condamner.

Hommes de demain, chacun doit demeurer maître de sa vie, de son destin et de ses choix.
La liberté ne se partage pas.

 

Et notre route était balisée comme un sentier de montagne. Mais ceux qui les ont empruntés savent bien qu'il faut être attentif pour reconnaître sur la roche ou le tronc d'arbre la marque de peinture que les guides ont peinte et qui donne la route. Combien qui commencent à marcher et qui perdent la direction? Ils peuvent sans vigilance s’égarer dans la forêt, retrouver le chemin par hasard ou au contraire aller vers la falaise et se précipiter dans l'abîme. La trace existe mais le marcheur doit la découvrir. Telle me paraît être la loi. Chacun est libre de son attention ou de sa distraction. Chacun doit repérer le signe sur la roche, là, à portée de regard, et chacun peut décider de le suivre ou au contraire de s'écarter.

La peur aveugle et amoindrit. La peur est contagieuse. La peur attire la violence et la provoque.

Hommes de demain, que votre monde soit celui de la dignité, de la lucidité et du courage.

Je ne rêve pas d'un monde de l'uniformité. Je ne veux pas que chaque homme ressemble à un autre homme.
Je rêve d'un monde où l'égalité des chances existe, où l'homme soit débarrassé des angoisses de la vie quotidienne pour qu'enfin il puisse se demander qui l'a jeté sur cette Terre et quel est le sens de son passage.
Je rêve d'un monde où chaque homme posséderait et utiliserait une énergie créatrice équivalente à celle de Pablo le Géant.

 

Charte de fraternité pour la famille humaine

 

1.

Tu respecteras la Vie, car là est le mystère, là est l'avenir.

 

2.

Tu sauras que ta vie, ta famille, ta ville, ton pays, ton continent ne sont pas des îles mais des éléments d'un tout, qui s'appelle la famille humaine.

 

3.

Tu comprendras que ton comportement individuel dépendent, à chaque instant, l'esprit et le sort du monde.

 

4.

Tu affirmeras qu'un homme vaut un homme, partout, toujours.

 

5.

Tu n'ignoreras pas que, à ta porte, des millions d'hommes sont menacés par la faim et la violence.

 

6.

Tu vivras avec l'idée que l'espèce humaine, si rien ne change, court à la destruction.

Et tu te sentiras responsable de son destin.

 

7.

Tu délégueras seulement à ceux qui te parleront le langage de la vérité, de la paix et de la fraternité.

 

8.

Tu ne chercheras pas des boucs émissaires.

Tu essaieras toujours d'expliquer et de comprendre et de convaincre.

 

9.

Tu condamneras la violence et le racisme.

 

10.

Tu souhaiteras qu'un Conseil de Sages, au-dessus des intérêts, des passions, des égoïsmes, aide les représentants de la famille humaine à choisir pour le monde entier la voie de la paix.

Youth - J.M. Coetzee

Le bonheur, se dit-il, n'enseigne rien. Le malheur, en revanche, vous endurcit pour l'avenir. Le malheur est l'école de l'âme. Des eaux du malheur on émerge sur l'autre rive, purifié, fort, prêt à faire de nouveau face aux défis d'une vie pour l'art.

Désormais, a-t-il décidé, il va se livrer en toutes choses au hasard. Les romans sont pleins de rencontres de hasard qui conduisent à l'aventure - l'aventure ou la tragédie. Il est prêt pour l'aventure, prêt pour la tragédie, prêt à tout, en fait, du moment que cela le consume et fasse de lui un autre homme.

 

Le hasard ne le gratifie pas de ses bénédictions. Mais le hasard est imprévisible, il faut laisser le temps au hasard. En vue du jour où enfin la hasard lui sourira, il ne peut qu'attendre et se tenir prêt.

Banco: The Further Adventures of Papillon - Henri Charrière

La seule chose qui compte, dans la vie, avant tout : ne jamais s'avouer vaincu, et après chaque fracas, recommencer. C'est ce que je vais faire.

Et il nous vient cette même pensée en même temps : "Le passé ne veut rien dire, seul compte ce qu'on est devenu."

 

De là, oui, si on ne distingue pas bien les gens, si on ne voit que des formes, de là, oui, Montmartre est toujours le même. J'avance lentement vers l'endroit exact où, soi-disant, j'ai abattu Roland Legrand dans la nuit du 25 au 26 mars 1930.
Le banc, le même banc sans doute, repeint chaque année (ça peut bien vivre trente-sept ans un banc d'avenue dans un bois si épais), le banc est là et le bec électrique est là, et le bar en face est là, et les pierres des maisons sont toujours les mêmes, et les volets de la maison en face, à demi fermés, sont encore là. Mais parle, parle donc, matière de pierre, de bois, d'arbre, de verre ! Vous avez vu, vous, vous y étiez puisque vous y êtes encore, vous êtes les premiers, les seuls, les vrais témoins du drame et vous, vous savez bien que celui qui a tiré cette nuit-là ce n'était pas moi. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit?

 

 

Le revenant est là malgré vous tous, il a repoussé la pierre de la tombe où vous l'aviez enterré vivant.

The House of the Spirits - Isabel Allende

L'imagination populaire et l'ignorance où l'on était de sa race conférèrent à Barrabás des caractéristiques mythologiques. On racontait qu'il n'avait cessé de grandir et que si la barbarie d'un boucher n'avait mis fin à ses jours, il eût fini par atteindre la taille d'un chameau. Les gens le croyaient issu du croisement d'un chien et d'une jument, ils pensaient qu'il pouvait lui venir des ailes, des cornes, un souffle sulfureux de dragon, à l'image des bêtes que brodait Rosa sur son interminable nappe. La nounou, lassée de ramasser la porcelaine brisée et d'entendre cancaner qu'il se changeait en loup par les nuits de pleine lune, recourut au même procédé qu'avec le perroquet, mais l'overdose d'huile de foie de morue ne le tua point, tout au plus lui flanqua-t-elle une foirade de quatre jours qui recouvrit la maison de haut en bas et qu'elle duit nettoyer elle-même.

 

Elle essaya de s'infiltrer parmi les broussailles, mais le volume des deux jumeaux l'en empêcha.
"Monsieur, dit-elle au chauffeur, ayez l'obligeance de vous glisser jusque là-bas et de me ramener la tête de femme que vous allez trouver."
[...]
Clara, que les trépidations de cette course, les émotions des derniers jours et les potions du docteur avaient préparée à accoucher avec plus de facilité que dans le cas de sa première-née, serra les dents, se cramponna aux mâts d'artimon et de misaine de la frégate et entreprit de donner le jour sur la mer calmée de soie bleue à Jaime et à Nicolas, précipitamment expulsés sous le regard attentif de leur grand-mère dont les yeux toujours grands ouverts les contemplaient depuis la commode.

 

 

Personne n'était auprès d'elle, nul n'avait rien sur de son agonie et ils calculèrent qu'elle devait être morte depuis pas mal de temps car les rats avaient commencé à lui grignoter les pieds et à lui boulotter les orteils.

Parmi cette faune domestique, le seul à avoir tant soit peu marqué le souvenir de la famille fut un lapin apporté par Miguel, un pauvre lapineau tout ce qu'il y a de commun que les chiens léchaient tant et si bien que tout son pelage tomba et qu'il devint le seul spécimen glabre de son espèce, couvert d'un épiderme irisé qui lui donnait des airs de reptile à longues oreilles.

Blanca soutenait qu'il fallait doser ces lectures, car il y avait là des choses qui n'étaient pas de son âge, mais oncle Jaime estimait qu'on ne lit rien sans y porter intérêt, et que si l'on y prend intérêt, c'est qu'on est déjà en âge de le faire. Ses théories étaient les mêmes pour ce qui concernait la toilette et le manger.

Hector Servadac - Jules Verne

"Soyez tranquille, mon capitaine, dit Ben-Zouf. Il vivra, j’en réponds. Ces petits hommes-là, c’est tout nerfs ! J’en ai vu de plus secs que lui, et qui étaient revenus de plus loin !
– Et d’où étaient-ils revenus, Ben-Zouf ?
– D’Égypte, mon capitaine, dans une belle boîte peinturlurée !
– C’étaient des momies, imbécile !
– Comme vous dites, mon capitaine !"

 

"En finirons-nous ? demanda le professeur. Le volume d’une sphère…
– Est égal au produit de la surface… répondit Hector Servadac en tâtonnant, multiplié…
– Par le tiers du rayon, monsieur ! s’écria Palmyrin Rosette. Par le tiers du rayon ! Est-ce fini ?
– À peu près ! Le tiers du rayon de Gallia étant de cent vingt-trois, trois, trois, trois, trois, trois…
– Trois, trois, trois, trois… répéta Ben-Zouf, en parcourant la gamme des sons.
– Silence ! cria le professeur, sérieusement irrité. Contentez-vous des deux premières décimales, et négligez les autres.
– Je néglige, répondit Hector Servadac.

 

 

Un jour, le 12 octobre, Ben-Zouf, qui rôdait autour de la grande salle de Nina-Ruche, dans laquelle le professeur se trouvait en ce moment, l’entendit pousser un cri retentissant.
Ben-Zouf courut à lui.
"Vous vous êtes fait mal, sans doute ? lui demanda-t-il du ton dont il aurait dit : Comment vous portez-vous ?
– Eurêka ! te dis-je, eurêka !" répondit Palmyrin Rosette, qui trépignait comme un fou. Il y avait dans son transport à la fois du contentement et de la rage.
"Eurêka ? redit Ben-Zouf.
– Oui, eurêka ! Sais-tu ce que cela veut dire ?
– Non.
– Eh bien, va-t’en au diable !"
"Heureusement, pensa l’ordonnance, que lorsqu’il ne veut pas répondre, M. Rosette y met au moins des formes !"
Et il s’en alla, non au diable, mais trouver Hector Servadac.
"Mon capitaine, dit-il, il y a du nouveau.
– Qu’est-ce donc ?
– Le savant… eh bien ! il a « eurêké…".
– Il a trouvé !… s’écria le capitaine Servadac. Mais qu’a-t-il trouvé ?
– Cela, je ne le sais pas.
– Eh ! c’est ce qu’il faudrait précisément savoir !"

The Shipping News - Annie Proulx

Quoyle restait incapable de saisir l'actualité, n'avait aucun sens du détail. Il avait peur de tout, à l'exception d'une quinzaine de verbes. Avec un instinct fatal pour l'utilisation erronée du passif.

The Things They Carried - Tim O'Brien

Mais le problème des souvenirs, c'est que l'on ne peut pas les oublier. On prend son inspiration là où on la trouve, c'est-à-dire dans sa propre vie, à l'intersection du passé et du présent. La circulation des souvenirs alimente une rotative dans votre tête, où ils tournent en rond pendant un certain temps, puis l'imagination se met bientôt à couler et les souvenirs se confondent et repartent dans un millier de directions différentes. En tant qu'écrivain, tout ce qu'on peut faire, c'est choisir une direction et se laisser porter en formulant les choses comme elles viennent à nous. Voilà ce qu'est la vraie obsession. Toutes ces histoires.